Tout le monde le sait pourtant, les produits transformant chimiquement la peau contiennent des substances extrêmement dangereuses pour la santé. Des composants tels que le glucocorticoïde, le mercure ou encore l’hydroquinone sont interdits par la loi française. Pourtant, il continue d’exister aujourd’hui des produits éclaircissants et blanchissants dans lequels il est encore possible de les trouver. De plus, en dépit de ces substances interdites, malgré la dangerosité de ces produits sur la peau, ceux-ci sont tout de même en circulation en France ainsi que dans toute l’Europe. Il s’agit d’un marché en pleine émergence. On ne trouve plus les produits éclaircissants que dans les petits magasins de quartier destinés largement au public racisé mais on le trouve maintenant en grande surface (Auchan par exemple pour ceux qui l’aurait remarqué). En effet, il s’agit d’un marché qui s’élève à des milliards d’euros. Et souvent, qui dit « €€€ » dit aucun intérêt pour le sujet et les effets (pervers) du produit proposé pourvu qu’il fructifie le chiffre d’affaire.

Alors pourquoi ne pas pour une fois s’intéresser au sujet et aux réelles problématiques que rengorge l’éclaircissement et le blanchiment de la peau ?

Fondamentalement, le but de ces pratiques est de transformer la peau. C’est-à-dire de modifier la peau originelle, dit « naturelle », dans le but que la peau n’ait plus son apparence primaire. La transformation de la peau peut être le fruit d’une transformation naturelle ou chimique. Par exemple, la transformation naturelle renvoie au bronzage dû au soleil. Alors que la transformation chimique renvoie aux séances UV en centre de bronzage. Je profite d’ailleurs ici pour attirer l’attention sur ce phénomène qu’est le bronzage. En effet, si pour les peaux mates et noires, les produits éclaircissants et blanchissants sont en pleine expansion, en ce qui concerne les peaux pâles, claires, blanches, ce sont les centres de bronzages qui ne cessent de se multipliés. Ce qui peut paraître paradoxal et en contradiction (notamment avec cette idée d’une norme blanche sociale). Sauf que le marché florissant du bronzage n’a pas du tout les mêmes aspects que l’éclaircissement ou le blanchiment de la peau. Le bronzage est un synonyme de loisir, un synonyme de l’appartenance à une « société de loisirs », de privilège. Il réside alors une aspiration à l’appartenance à une élite sociale. Alors que pour certains il s’agit d’une mode, pour d’autres il s’agit d’un mode de vie qui fait partie de leur routine bien-être. Bronzer est alors synonyme de beauté. Malgré quelques similitudes, on peut ne donc pas réellement mettre le bronzage sur le même plan que le blanchiment ou l’éclaircissement.

Il convient tout d’abord de mettre en lumière que même si les femmes sont souvent les premières visées dans l’utilisation de ces produits, les hommes aussi les utilisent. Essentiellement, des produits éclaircissants. Une enquête sociologique avait été effectuée par Emeriau Céline auprès des vendeurs mais aussi des acheteurs montrant que les hommes aussi utilisent les produits éclaircissants. De plus, un chercheur congolais M’Bemba Ndoumba Gaston avait démontré à partir de plusieurs enquêtes, qu’au Congo les hommes utilisaient autant de produits éclaircissants et blanchissants que les femmes. Il faut aussi impérativement distinguer l’éclaircissement du blanchiment. Nombreux sont ceux qui confondent ces deux termes alors qu’ils ne renferment pas les mêmes affinités.

L’éclaircissement est le fait de s’éclaircir la peau sans pour autant viser la teinte la plus claire possible. La personne de couleur mate ou noire ne le fait pas pour être blanc ou blanche. Des préjugés sociaux autour de ces personnes circulent souvent sur le fait que ce soient des personnes déracinés ou honteuses de leur cultures. Mais non, souvent ce sont au contraire des personnes qui revendiquent leur culture ou leur attachement à celle-ci. La pratique de l’éclaircissement est en réalité un révélateur du colorisme ambiant régnant au sein de chaque groupe racial mat ou noir mais aussi à l’échelle de la société. Il réside toujours une préférence (collective-implicite ou non) quel que soit le groupe racial d’appartenance pour la teinte la plus claire. Ici, par exemple le Noir qui souhaitera s’éclaircir la peau n’aura pas pour exemple un Blanc mais un Métisse ou un Noir plus clair que lui. Les fantasmes pour celui-ci se tourneront sur les peaux de John Legend, Michael Ealy ou encore Terrence J. Il y résidera alors chez certains une constante comparaison maladive. On retrouve d’ailleurs cette idée chez Fanon, de cette constante comparaison destructrice entre les Noir-e-s, ceux qui ne pouvaient pas s’imaginer comme étant l’égal des Blancs, ceux-ci étant la norme. Ainsi, dans le but alors de se sentir plus désiré-e, plus belle/beau ou mieux accepté-e, la personne en question optera pour l’éclaircissement de la peau. Et cela marche (malheureusement ou pas, d’ailleurs !). Lorsque la plupart des femmes (celles qui ont témoignés dans les enquêtes d’Emeriau) s’éclaircissent la peau, elles sont mieux vues, beaucoup plus complimentées. La vie leur semble plus facile dans la globalité. De même, les hommes (quel que soit le type de couleur de peau) sont beaucoup plus attirés par celles-ci. Un homme qui s’éclaircissait la peau avait d’ailleurs témoigné dans le livre d’Emeriau  qu’il se sentait plus beau, propre et apte à draguer (ce parallèle peut être fait avec le témoignage recueilli par M’Bembe N’doumba Gaston d’un homme noir s’éclaircissant la peau). Par ailleurs, il faut souligner que l’utilisation de produits éclaircissants s’utilise chez certain-e-s à des fins dermatologiques à cause du manque de connaissance (ou la non prise en compte ?) de dermatologues spécialisés pour les peaux mates ou noires. Ces peaux étant généralement stigmatisées comme des peaux à problèmes, grasses, les bons produits adaptés réellement à leurs peaux. Par conséquent, lorsque vous avez un teint mat ou noir, que vous vous rendez directement dans un parashop ou dans une pharmacie ou parapharmacie et que vous demandez des propositions de soins pour votre peau à cause de quelques boutons ou tâches, on vous dirigera vers des produits alliant éclaircissement et matification. Pourtant aujourd’hui, certains instituts sont spécialement conçus pour les peaux/cheveux mates et noires. De même, certains produits sont censées résoudre les problèmes dermatologiques rencontrés par les peaux mates et noires).Ces produits n’étant pas à la portée de tout le monde financièrement, il sera plus facile pour d’autres de se diriger directement à la petite boutique du quartier vendant massivement des produits éclaircissants promettant des résultats rapide avec à la clé une peau claire et matifiée.

Le blanchiment est une méthode radicale. Au sens où il réside une volonté d’employer une méthode total, efficace avec des moyens d’actions forts qui s’attaquent à l’essence profonde, à la racine même, ici la noirceur, la mélanine. Ce pigment à l’origine de la couleur foncée se voit évincer au profit de l’imposition d’une couleur blanche artificielle. Le blanchiment de la peau n’est pas pratiqué sur la base d’une comparaison au sein d’un groupe racial mais dans le but de l’atteinte d’une norme racial explicite : le/la Blanc-he. Cette pratique permet de se distanciée totalement de la couleur noire et du poids socio-historique lié à cette couleur de peau. La couleur noire agissant comme un marqueur physique, elle sert à effectuer une discrimination raciale de fait. Il s’agit alors d’une pratique qui touche majoritairement les Noir-e-s. Le blanchiment de la peau n’est pas forcément pour couper avec ses racines africaines ou renier sa culture africaine. C’est surtout dans le but de s’évader, de se détacher des stéréotypes racistes qui entourent la couleur noire. Certains Noir-e-s sont alors esclave de leur couleur de peau, n’ayant pas les possibilités d’affirmer leur négritude ou de rester eux-mêmes tout en faisant face au racisme ambiant. Ils ont alors tranchés en utilisant le «sérum de dénigrification».

Avec le blanchiment de la peau, on a une multitude de discours véhiculé. On a d’abord le discours esthétique avec l’idée de la primauté de la beauté caucasienne occidentale, le discours social avec l’idée du privilège blanc qui réside au sein d’une société mais aussi un certain discours identitaire puisqu’il y a ici une identification explicite aux Blanc-hes. Le blanchiment de la peau les permet d’être mieux perçus dans l’ensemble de la société. Mais aussi d’être mieux perçus par eux/elles-mêmes. La pratique permet alors d’atteindre une réelle libération.

Le blanchiment et l’éclaircissement sont des manières d’éradiquer un mal être, un sentiment d’infériorité. C’est un moyen de faire face à l’exclusion, de pouvoir se conformer à la norme et pouvoir faire partir ou du moins de répondre à des critères imposant un idéal caucasien. Il s’agit pour les individus pratiquant ces méthodes de transformation chimique corporelle d’aborder une nouvelle vie où ils/elles sont plus visibles (socialement et esthétiquement), plus complimenté-e-s et plus apprécié-e-s. Cela agit alors comme une drogue. Cela crée une dépendance, une addiction. Ces individus ont ensuite du mal à se débarrasser de ces différents produits.

Celles/ceux qui se blanchissent/éclaircissent la peau ont-ils tort ?

Non, le réel problème émane de la société. Véhiculant la primauté d’une certaine teinte de peau en marginalisant, celle-ci contribue fortement à ce mal généralisé. Elle oppresse et néglige une catégorie d’individus en lui imposant un idéal qui ne pourra jamais lui convenir. Elle consent à ce mal en laissant le racisme ambiant se propager avec toujours plus de vigueur. Ainsi, on peut se poser la question de savoir si  les produits de transformation corporelle chimique listés comme dangereux  ne l’étaient pas, ne saurions-nous pas majoritairement à peaux claires dans ces sociétés occidentales? Ceux qui refusent d’utiliser ces produits d’éclaircissement et de blanchiment ne seront pas en fin de compte des résistant-e-s au système? Au même titre aujourd’hui avec que le port du cheveu crépu (surtout porté en afro) qui est (malgré lui) un acte militant.

Au final, ceux qui se blanchissent et s’éclaircissent la peau n’essayerait-ils pas seulement de se conforter à la règle ? Cette règle qui impose une affirmation de la suprématie du privilège sociale, économique et esthétique du/de la caucasien-e. On remarque d’ailleurs que cela agit sous différents formes chez tous les peuples anciennement colonisés ainsi que leurs descendants. Par exemple, en Asie du Sud-Est, nombre sont ceux (surtout des acteurs et actrices de Dramas coréen, japonais ou encore des stars de K-pop) qui réalisent des interventions chirurgicales (étirement des yeux, allongement du nez, gonflement des lèvres voire des pectoraux…) afin de se rapprocher de l’idéal caucasien. On peut aussi prendre l’exemple de l’éclaircissement et du blanchissement de la peau en pleine expansion en Asie Occidentale ou encore au Maghreb. Partout, l’on tente de se conformer à cette règle inatteignable.

Au lieu de sans cesse stigmatisé ces pratiquant-e-s en les pointant du doigt, en les dénigrant ne devrions pas justement les comprendre ? Comprendre le passage à l’acte ? En identifier les raisons ? Et aussi peut-être qu’au lieu de ne lutter seulement contre l’éclaircissement et/ou le blanchiment de la peau et de se concentrer seulement sur les sociétés productrices de ces produits, il ne serait pas plus judicieux de lutter contre le diktat caucasien globalement imposé ?

A quand une réelle prise en charge des pratiquant-e-s de ces produits et qui souffrent ? A quand réel suivi psychologique ? Une norme (globale) sociale, économique et esthétique qui serait ENFIN pluri-identitaire, pluriethnique et pluriculturelle ?

Le marché autour des produits éclaircissants et blanchissants étant plus florissant que jamais, il est vrai que l’on peut douter d’un éventuel changement. L’environnement global est prédestiné a encouragé ce mal et à le maintenir au sein de la société comme un secret tabou et silencieusement accepté. Au contraire, il serait plus que temps d’en discuter ouvertement et sans honte (surtout de la part des pratiquant-e-s puisqu’il n’y a pas lieu d’en avoir) si l’on veut qu’un changement aboutisse.

Sources utilisées :

Le site du Syndicat national des professionnels du bronzage en cabine, l’onglet Connaître le bronzage en cabine : http://www.snpbc.org/marche-du-bronzage-en-cabine/

M’Bemba-Ndoumba, Gaston. — Ces Noirs qui se blanchissent la peau. La pratique du « maquillage » chez les Congolais : un résumé de son essai sur la question ici : https://etudesafricaines.revues.org/6088

FANON Frantz, Œuvres, Peaux Noires, Masques Blancs, Collection Cahier. Dans le chapitre 5, l’expérience vécue d’un Noir où la notion de « sérum de dénégrification » est abordée.

EMERIAU Céline, S’éclaircir pour faire « peau neuve », Une pratique entre santé et identité, PUN, Editions universitaire de Lorraine : pour tout ce qui concerne les enquêtes, recherches sur les personnes utilisant les produits éclaircissants et blanchissants.

Kel lam.

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